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  • Audrey Marty

Le roi des animaux transformé en animal de foire

Mis à jour : juin 16


  • Chaque époque a connu de grandes avancées intellectuelles, le XIXe siècle en particulier. Ce siècle prospère de la révolution industrielle a également engendré de terribles tragédies.

         Au nom de la science, de nombreuses expéditions furent menées aux quatre coins du globe. Bientôt, les plus grandes nations se livrèrent une guerre sans merci afin d'être celle qui possèderait les plus beaux vestiges. Chaque capitale européenne se devait de posséder la plus belle collection. Employés par leur gouvernement, les explorateurs étaient missionnés pour ramener de leurs expéditions des trésors en tout genre. Les botanistes firent de nombreux prélèvements de plantes inconnues, tout comme les biologistes et les ethnologues qui n'hésitaient pas à capturer des animaux ou à récupérer des squelettes humains.

  • Sous couvert de progrès scientifiques, les peuples autochtones et les animaux sauvages ont fini par payer un lourd tribu à cette soif de découvertes. Mus par un enthousiasme aveugle, les explorateurs occidentaux n'étaient pas vraiment conscients de l'impact néfaste de leur intrusion dans ces zones reculées.

       La chasse et la capture des nombreux spécimens, encore peu connus en Europe, eurent raison de certaines espèces. Beaucoup d'animaux sauvages furent arrachés à leur milieu naturel pour être présentés au grand public. Ce fut le cas de plusieurs pachydermes dont j'ai choisi de vous présenter la triste destinée.

  • Parmi eux, Jumbo fut sans doute le plus connu. Il inspira Dumbo au studio Disney. Si son nom a traversé l'histoire, c'est qu'il fut en son temps présenté comme le plus grand représentant de son espèce. Battant tous les records, il fit la renommée du cirque Barnum et Bailey. Cet animal sauvage contraint de vivre en captivité mourut tristement, percuté par une locomotive le 15 septembre 1885.


     Quand on le captura en Abyssinie, en 1861, Jumbo n'était qu'un jeune éléphant. Il mesurait déjà un mètre de haut. Avec un autre pachyderme, il fut envoyé à Paris par le collectionneur bavarois Johann Schmidt afin de rejoindre la ménagerie royale du Jardin des plantes. En 1865, il mesurait plus d'un mètre et demi. Devenu trop encombrant, il fut échangé contre un rhinocéros du zoo de Londres où il arriva le 26 juin. Son arrivée à Londres fut commentée par de nombreux articles de presse. L'animal qui mesura bientôt plus de 4mètres attirait les foules.

  • Pour le grand plaisir du public, il faisait office de monture de luxe. Les enfants étaient hissés sur son dos par petits groupes. La progéniture des plus grandes familles de Grande Bretagne et de l'Europe toute entière se pressait à leur tour pour grimper sur le plus grand pachyderme du monde. Enfants, Winston Churchill et Théodore Roosevelt auraient eu le privilège de monter sur Jumbo.




    À l'âge adulte, Jumbo devint assez agressif, sans doute à cause de poussées hormonales, ce que l'on nomme le musth (mot d'origine persane signifiant intoxiqué). Le personnel du zoo se sentant menacé et impuissant, Jumbo fut placé à l'isolement. Ses accès de violence étaient tels que l'on envisagea de l'abattre. Ce fut sans compter sur l'intervention d'un entrepreneur américain Phineas Taylor Barnum. Directeur d'un célèbre cirque, le Barnun and Bailey Circus, il proposa de racheter Jumbo pour 10 000 dollars.

  • En 1882, Jumbo devint la propriété de Mr Barnum. Le 24 mars 1882, il quitta le sol britannique pour rejoindre le nouveau monde. Le pauvre animal fit la traversée de l'Atlantique dans une cage à peine plus grande que lui. Son périple dura plusieurs semaines. Le 9 avril 1882, il foula le sol américain.

    Phineas Barnum mit tout en oeuvre pour que l'arrivée du pachyderme, qu'il présentait comme " le très haut monarque de sa puissante race, telle que le monde n'en verra jamais plus » fit grand bruit. Une foule en liesse accueillit Jumbo. Dans une grande parade animée par une fanfare, on fit défiler l'animal jusqu'au Madison Square Garden.


  •      Phineas Barnum (1810-1891) était un entrepreneur de grand talent. Il avait les moyens de ses ambitions. Barnum fut un visionnaire du cirque. Il sut, très tôt, mettre en place de grands shows en plein air (le nom Barnum est depuis resté associé aux grandes tentes que l'on dresse pour accueillir les repas de mariage ou autres évènements extérieurs). D'abord à la tête du P.T. Barnum’s Great Circus Museum and Menagerie qui pouvait accueillir 5 000 spectateurs sous une grande tente, elle même pourvue de deux pistes entourant un mât central, Barnum eut ensuite l'idée d'organiser une tournée en Europe, voyageant avec un train aménagés exprès. Il baptisa ce show très modestement, le plus grand spectacle au monde.

     Ce furent pas moins de 80 wagons, répartis dans quatre trains, qui acheminèrent dans les plus grandes villes européennes, les animaux et les hommes travaillant pour Barnum. Il s'associa ensuite avec son concurrent de l'époque James Anthony Bailey qui été à la tête du son Great London Circus and Ganger’s Royal British Menagerie. Cette association fructueuse permit à Barnum de réunir trois pistes sous un immense chapiteau. Les recettes exorbitantes du Barnum et Bailey Greatest show on earth permirent également aux deux entrepreneurs de s'équiper de matériel électrique dernier cri.


  • Communiquant de génie, il développa son réseau publicitaire en jouant sur le sensationnel. Il connaissait les penchants inavouables de chacun pour un certain voyeurisme et un attrait vis à vis des choses dites "hors normes". Il surfa sur la vague des freaks shows, n'hésitant pas à exhiber des nains, des femmes à barbe, des soeurs siamoises, des personnes différentes de par leur handicap.

    Dans son cirque, les curieux pouvaient jouer à se faire peur en admirant des monstres. La plupart de ces personnes difformes ou sévèrement handicapées étaient rejetées par la société, voire même par leur propre famille. La seule solution pour elles de mener une existence décente et manger à leur faim, c'était de s'exhiber dans des cirques. Là, ils ne subissaient plus de brimades, ils étaient nourris, payés et hébergés. Ils vivaient en autarcie avec d'autres personnes comme eux. Mr Barnum leur offrait de pouvoir vivre en faisant de leur handicap une sorte d'atout. Ils faisaient de leur monstruosité leur fond de commerce.L'un des personnages les plus emblématique de sa groupe de freaks fut le nain Charles Sherwood Stratton, plus connu sous le pseudonyme du Général Tom Thumb (Tom Pouce). Charles devint une grande célébrité internationalement reconnue. Il reçut les honneurs des plus grands souverains occidentaux de son époque. Son mariage en février 1863 avec une naine de la groupe de Barnum, Lavinia Warren, fit la une des journaux. Il est entré dans le livre des records pour sa petite taille, à l'âge adulte il mesurait à peine 1mètre.


     Pour ce qui est des animaux, Barnum ne faisait pas dans la demi-mesure. Sa ménagerie comptait de nombreux animaux sauvages, des éléphants, des félins, des autruches, des girafes... Jumbo était celui qui attirait les foules. Pendant les trois années durant lesquelles il fit parti du cirque de Barnum, neuf millions de spectateurs vinrent découvrir Jumbo. Il était présentait comme le plus grand éléphant au monde. Pour ajouter à sa grandeur, il était accompagné d'un éléphant nain, surnommé Tom Pouce. En tant qu'éléphant d'Afrique, Jumbo ne pouvait pas être dressé. Qu'importe, sa taille suffisait à impressionner les spectateurs. Barnum faisait voyager Jumbo et Tom Pouce dans un wagon luxueux spécialement construit pour eux. Barnum réalisa avec Jumbo un chiffre d'affaire conséquent, entre 1882 et 1885, il fit un bénéfice d'un demi-million de dollars.

  • Mais, la poule aux oeufs d'or devait tristement disparaître après trois ans d'exploitation, le 15 septembre 1885 à la gare de St. Thomas en Ontario. On ne sait pas exactement comment la locomotive d'un train de marchandises finit par entrer en collision avec l'éléphant. Percuté de plein fouet Jumbo mourut quasiment sur le coup. De nombreuses photographies firent la une des journaux.

     Toujours dans un soucis de sensationnel, Barnum expliqua la mort du pachyderme par un geste héroïque. L'animal aurait voulu sauver Tom Pouce, l'éléphant nain, en s'interposant. Membres du cirque ou passants curieux, les derniers instants de Jumbo furent immortalisés par des clichés, où chacun prit la pose, à côté du cadavre de l'animal encore chaud.


     Barnum, qui n'était jamais à cours d'idée, obtint de la ménagerie de Londres de récupérer l'éléphante Alice, qui fut la femelle avec qui on tenta d'accoupler Jumbo. Il la présenta dans un spectacle itinérant, en compagnie de Jumbo empaillé, comme sa veuve en deuil. Barnum avait confié la dépouille de Jumbo à des préparateurs et fit don du squelette au Muséum américain d'histoire naturelle de New York. Pendant quelques mois encore, Jumbo naturalisé, fit parti du spectacle du cirque Barnum. The show must go on.

      Pour pérenniser son cirque dans le temps, Barnum fit ensuite construire un musée (qui existe encore de nos jours et reçoit de nombreux visiteurs) sur le campus de l'Université Tufts, à Medford, dans le Massachusetts, le Barnum Museum of Natural History, appelé Barnum Hall. Jumbo trouva alors le répis et son corps naturalisé fut définitivement installé, à partir de 1889, dans le musée. Il devint la mascotte des étudiants. Malheureusement, le 14 avril 1975 un incendie éclata dans le hall Barnum, et le corps de Jumbo parti en fumée comme une grande partie des collections. À l'occasion du centenaire de son décès, en 1985, un monument grandeur nature de cet animal a été érigé au sommet d'une colline, à une centaine de mètres de la rue du Musée. Triste honneur quand on pense à la vie de ce pauvre roi des animaux, devenu une bête de foire, que l'on exhiba même après sa mort.












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