"Femmes des pôles", un livre hommage aux femmes qui ont su briser la glace et les idées re


  • Elles s'appelaient Jeanne, Rose, Léonie, Jane, Joséphine, Helen, Erminia, Juliette, Ada et Louise et, elles ont conquis les mers et les terres les plus froides de notre planète. Le périple qu'elles accomplirent dans ces régions inhospitalières fut long et difficile. Elles l'ont parcouru avec panache et détermination. Loin d'avoir à rougir face aux exploits masculins de la conquête spatiale, elles peuvent s'enorgueillir d'être parvenues à dompter des territoires aux caractéristiques climatiques extrêmes. Car, tout au long de leur parcours, elles ont su avancer, contre vents et marées. Ce furent, non pas, de simples petits pas de femmes mais, de grands pas de dames qu'elles firent pour elles-mêmes et pour l'humanité toute entière! Elles ont ouvert la voie à l'aventure au féminin, elles méritaient bien un ouvrage pour leur rendre hommage.

    "Femmes des pôles" de Benoit Heimermann est, à ce titre, un livre incontournable à consulter au plus vite. Dressant le portraits de dix de ces grandes pionnières, il nous fait partager le destin de ces femmes hors normes.

    Comme on pouvait s'y attendre, elles ont dû lutter contre le blizzard, le mal de mer, les éléments déchaînés d'une nature hostile mais surtout, elles ont dû franchir les barrières les plus difficiles à dépasser, celles de l'esprit. Il leur aura fallu redoubler d'effort pour aller au-delà des préceptes de leur époque et contourner "l'obstacle majeur" de leur existence, leur condition de femme. Car, ce qui fut le véritable combat de ces femmes, c'était de faire fi de ce que la "socio-sexuation" impose à chacune et chacun d'entre nous. C'est à dire, parvenir, enfin, à sortir de cette condition sociale, cette place qui nous est dévolue ( et dont on ne peut se défaire facilement) selon si l'on est né fille ou garçon.

   La société occidentale est organisée selon des codes bien précis afin que chacun est une place et que ne règne pas l'anarchie. Mais, une société reste un ensemble d'individus aux aspirations différentes, les codes qui y sont édictés sont donc, parfois, trop segmentant et peuvent sur le long terme cristalliser des frustrations légitimes. Et, ce que l'on nomme aujourd'hui, la "socio-sexuation", est une de ses règles de vie qui, dans le temps, s'est avérée inégalitaire au possible.

  • Ainsi, nous devrions tous vivre en suivant scrupuleusement les prescriptions dues à notre sexe, ce qui à une certaine époque, pour les femmes, revenait à être née esclave: ne pas avoir le droit de travailler, d'ouvrir un compte en banque, de voter, de divorcer et même de porter un pantalon. Aujourd'hui encore, le débat subsiste dans l'inégalité des salaires ou même dans le choix des carrières professionnelles. Longtemps, les femmes, elles-mêmes, se sont interdit de devenir médecin, marin, sportif ou aventurier.

   Heureusement pour nous, certaines femmes ont su être visionnaires et montrer la voie aux autres femmes. On ne peut que les en remercier et apprécier leur ténacité. Parmi ces dix femmes, la première à s'être embarquée clandestinement fut, Jeanne Baret, le 1 Février 1767, à bord d'un des deux navires du célèbre et grand explorateur, Louis Antoine de Bougainville.


  Parti pour une mission de trois ans, Bougainville fut chargé par le roi, Louis XVI, d'explorer de nouveaux territoires, de ramener de nouvelles richesses et surtout, d'enrichir nos connaissances géographiques et scientifiques. Jeanne, âgée de 27ans, accompagnait son Maître et, accessoirement son amant, Philibert Commerson, un botaniste. Un arrêté du roi interdisant les femmes à bord d'un navire, Commerson avait eu la brillante idée de travestir, sa maîtresse et assistante, en secrétaire à son service. La réelle identité de Jeanne fut révélée, au grand jour, que plusieurs mois après le départ de la mission ce qui ne permit pas de faire débarquer la pauvre clandestine.

   Citée dans le récit que Bougainville publia quelques années après ce voyage, Jeanne, devint la curiosité de cette traversée. On demanda souvent à l'explorateur son avis sur sa passagère "travestie", voilà ce qu'il écrivit à son propos: "Jeanne Baret sera la seule de son sexe à faire le tour du monde et j'admire sa détermination. Son exemple sera terriblement contagieux". Il ne pouvait pas si bien dire.

   Au bout des trois années passées sur les océans, dépassant, tour à tour, le Cap Horn et le Cap de Bonne espérance, Commerson choisit de débarquer un temps à Madagascar et à la Réunion et, il laissa la mission rentrer en France sans lui et sans sa compagne de voyage. A son décès, Jeanne se retrouve seule. Elle finira par rentrer en métropole après plusieurs années. Elle ramena avec elle, des caisses entières de plantes rares qu'elle et Commerson avaient prélevé et qu'elle avait soigneusement conservé. Ce qui constitue encore aujourd'hui une des plus riches collections botaniques du Museum d'Histoire Naturelle de Paris.

  • Parmi les espèces découvertes et répertoriées, le célèbre arbuste fleuri, le bougainvillier mais également, une plante, la Baretia bonna fidia, nom donné en hommage à Jeanne Baret par son compagnon " une plante aux atours et au feuillage trompeurs, dédiée à la vaillante jeune femme qui l'a inspirée et qui, prenant l'habit et le tempérament d'un homme eut la curiosité et le l'audace de parcourir le monde entier par terre et par mer."

   Elle mourut seule et désargentée en 1807 à l'âge de 67ans. Peu de gens savent qui elle a été et ce qu'elle a fait pour la botanique. Maintenant, lorsque je regarderais un bougainvillier, je penserais à elle.

   S'ensuivent les destins des autres femmes exploratrices parfois, elles partent malgré elles, parce qu'elles veulent suivre leur mari, parfois, parce qu'elles ont eu l'opportunité de remplacer le médecin de bord ou parfois, elles le décident d'elles-mêmes mais doivent lutter pour se faire accepter par l'équipage. Parmi celles qui ont choisi de suivre leur époux, Rose de Freycinet et Joséphine Peary sont impressionnantes par leur force de caractère.


   Rose est une jeune mariée de 23ans qui ne put se résoudre à être séparée de son mari et qui choisi de partir avec lui pour une traversée de 3ans en 1817. Elle a voyagé sur L'Uranie, navire parti en mission scientifique pour le roi Louis XVIII. Elle a parcouru le même périple que Jeanne Baret mais, vêtue comme une dame. Son mari a délibérément fait embarquer sa femme de manière clandestine mais, a très vite assumé sa présence à bord. Il était le capitaine de la traversée, ce n'était pas en mer qu'on allait lui contester d'avoir imposé sa femme à bord. Et, après s'être assuré qu'aucun demi tour n'était plus possible, sa femme voyagea parmi l'équipage sans avoir besoin de rester cachée. Au cours du voyage, elle prit des notes qui furent publiées, après sa mort, par ses descendants qui ont retrouvé sa correspondance.



   Joséphine Peary, elle, fut l'épouse de l'explorateur américain Robert Peary, le découvreur officiel du Pôle Nord. Cet homme rustre, obsédé par la conquête polaire, ne lui rendit pas la vie facile. Alors qu'elle était professeur en économie, elle abandonne tout pour rester auprès de son mari qui, lui, ne tient pas en place. Elle fera à ses côtés plusieurs voyages au Groenland entre 1890 et 1900. Impliquée et curieuse, elle s'intéressa aux populations inuit locales, alors que son mari n'avait qu'un but ultime, faire parler de lui et de ses découvertes. Enceinte de six mois, elle n'hésita pas à le suivre à nouveau et, devint, en 1893, la première femme blanche à donner naissance à un bébé à une telle latitude. Par la suite, elle écrivit le récit de cette naissance dans un livre "Snow baby" qui lui valut, en son temps, une grande notoriété.


    Tout au long de sa vie, elle aura à coeur de partager son expérience de la culture inuit avec grand nombre de ses contemporains. Sa fille, née au Groenland, sera par la suite une diplomate travaillant à un rapprochement entre le Danemark et le Groenland.


    Parmi ces femmes, il y a aussi des aventurières solitaires comme Léonie d'Aunet ou Helen Peel dont je vous laisse découvrir le périple, plus en détail, en lisant le livre "Femmes des pôles". Toutes deux issues d'un milieu bourgeois, elles ont choisi l'aventure pour s'émanciper. A la suite de leurs voyages, elles publièrent des ouvrages qui eurent du succès.


   Léonie publia "Voyage d'une femme au Spitzberg" en 1852 après avoir passé six mois au nord de la Suède et parcouru la Laponie avec un attelage de chiens de traineau en 1839. Helen Peel, elle, embarqua en 1893 et navigua également vers le Spitzberg. Elle publia en 1894 "Lueurs polaires", un récit plutôt impressionniste où elle mit en avant ses expériences personnelles, son ressenti, plutôt qu'un simple journal intime retraçant la vie à bord.

  • A son propos, son oncle, diplomate et ambassadeur britannique dira " qu'une débutante échange le plancher de cire et le confort d'une salle de danse à Londres pour les rivages silencieux de la Nouvelle Zemble ( archipel russe au nord de la Russie) et leur cortège de banquises démontre l'audace indomptable des filles modernes."


   Et oui, les jeunes femmes de la fin du XIX ème siècle sont devenues plus confiantes, plus libres, elles aspirent, celles qui ont l'indépendance financière, à vivre autre chose que de rester confinées dans un monde bourgeois qui ne leur laisse aucune perspective, si ce n'est de faire un bon mariage. L'américaine Louise Boyd (1887-1972) finira par imposer les femmes comme des exploratrices à part entière avec qui il faut compter.


   Mais, celle dont je vous invite à découvrir le parcours, qui pour moi, a été le plus marquant au cours de ma lecture, c'est le destin d'Ada Blackjack, une femme inuit, qui a vécu entre 1898 et 1983.


   Elle a eu la malchance de prendre part à une mission "pseudo" scientifique très mal organisée dont elle fut la seule rescapée. Elle passa plusieurs mois seule sur un archipel perdu entre l'Alaska et la Sibérie à attendre d'être secourue avant d'être accusée, à tort, d'avoir causé la perte du capitaine de la mission, Mr Knight. Femme et issue d'un peuple autochtone colonisé par la venue des occidentaux, elle a accumulé les handicaps. Elle mourut sans argent à 83 ans. Elle a depuis été réhabilitée par une historienne, Jennifer Niven qui a publié sa biographie en 2009.

    Comme vous avez pu le constater, ce livre sur ces femmes d'un autre temps qui ont fait de leurs vies des parcours atypiques m'a passionné et, je vous encourage à le lire vivement. Il m'a beaucoup appris, a su éveiller ma curiosité, me faire voyager et surtout, il m'a fait prendre conscience, une fois de plus, que les pionnières ont été des femmes admirables. Elles ont su comme le souligne l'auteur, Benoit Heimermann, "forcer les impossibles", "bousculer les interdits" et "gagner le bras de fer avec le machisme ambiant", et "on imagine que trop les patientes stratégies qu'il fallut développer pour atteindre ces premières frontières puis, les dépasser."

  • Il faut toujours une première fois pour avancer et découvrir, il aura fallu plein de premières dames pour montrer aux suivantes que leur existence ne s'arrête pas à leur condition féminine. Les femmes, elles aussi, peuvent goûter au sel de l'aventure du grand large, d'ailleurs, étymologiquement parlant "aventure" est un nom de genre féminin!


    Si le sujet sur ces dix femmes exploratrices vous intéresse et que vous souhaitez en apprendre davantage sur chacune d'entre elles, je vous invite à découvrir le livre "Femmes des pôles", publié chez Paulsen en 2015, ainsi que certains livres tels que:

"La prisonnière des Mers du Sud" de Jean-Jacques Antier publié par Presses de la Cité en 2009, évoquant la vie de Jeanne Baret

"Journal du voyage autour du monde à bord de l'Uranie", de Rose de Freycinet, 1817, 1820, publié par Le Gerfaut en 2003

"Voyage d'une femme au Spitzberg" de Léonie d'Aunet, publié chez Babel en 1999

"Pris dans les glaces, tragédie en Arctique" de Jennifer Niven publié par Presses de la Citéen 2001, évoquant la vie d'Ada Blackjack

et des livres en anglais

"My arctic journal" datant de 1894 et "Snow Baby" de Joséphine Peary publié en 1901

"Polar Gleams" d'Helen Peel, publié en 1894



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