Camille Claudel : "Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar"


  • Au fil des années, depuis notamment, le film de Bruno Nuytten, avec Isabelle Adjani, dans le rôle titre, Camille Claudel est devenue une artiste incontournable. Dés qu'il s'agit de citer une femme artiste, son nom est sur toutes les lèvres. Pour autant, peu de gens connaissent réellement son parcours. Femme passionnée, artiste maudite, libre penseuse, Camille a bouleversé les codes de son époque. Ne répondant à aucun des critères que l'on pouvait attendre d'une jeune fille de bonne famille, elle suscitait l'incompréhension. Sa passion pour la sculpture, et sa relation avec un homme marié, Auguste Rodin, finirent par attirer sur elle, les foudres de ses contemporains. Indépendante, autoritaire, et déterminer, elle ne pouvait, en aucun cas, s'épanouir dans un XIX e siècle encore tout corseté. Les revendications féministes n'en étaient qu'à leurs balbutiements. Comment aurait-elle pu s'imposer dans un monde essentiellement patriarcal ?

     Sa quête d'absolu a fini par lui coûter très cher. Puisqu'elle achèvera, tragiquement, sa vie dans un asile d'aliénés, à Montfavet, dans le Vaucluse. Morte à près de 80 ans, elle aura vécu 30 ans d'internement. Une peine de prison aurait été plus douce que de l'enfermer ainsi, avec des fous. Privée de visite, démunie de tout, on lui confisqua jusqu'à ses oeuvres. Une fois internée, elle n'aura plus jamais le droit de s'adonner à la sculpture. Reconnue comme dérangée, la presse et l'opinion publique finiront par salir son prénom, et faire d'elle un portrait d'hystérique, peu flatteur. Il aura fallu plus d'un demi siècle, après sa disparition, pour que son talent soit unanimement salué.

  • Au-delà du mythe de l'artiste maudite, il faut voir dans le destin brisé de Camille, l'impossibilité pour une femme de vivre de son art. Si elle était née garçon, rien de tout cela ne serait survenu. Mais, l'art de Mademoiselle Claudel, ne nous aurait pas autant subjugué. Sa force créatrice réside dans sa propre existence. Car, ce qui nous frappe, quand on a la chance de voir une oeuvre de Camille, c'est cette expressivité tourmentée, façonnée dans l'argile et taillée dans la pierre. Je vous invite donc à découvrir celle qui se cache derrière la légende.

     Camille est née en 1864, à Fère en Tardenois, dans l'Aisne, dans une famille de la bourgeoisie provinciale. Aînée d'une fratrie de trois enfants, elle se distingue très vite par son caractère impétueux. Sa mère, qui ne sera jamais tendre avec elle, avait mis au monde avant elle, un petit garçon, qui ne survécut que seize jours. Espérant un autre fils, elle choisit de prénommer sa fille Camille, un prénom mixte. Deux ans plus tard naissait Louise, puis, Paul en 1868. Le père de Camille, Louis Prosper, est un homme bon, délicat, qui souhaitait que ses enfants puissent s'épanouir, selon leurs aspirations, contrairement à son épouse, Louise Athanaïse, fille de médecin et nièce de prêtre, qui attachait une grande importance à l'étiquette et au qu'en dira-t-on. C'est d'ailleurs, contre sa volonté, que Louis Prosper décide, en 1881, d'installer toute la petite famille à Paris. Las de la vie de province, il espère, en descendant à la capitale, offrir à ses enfants le meilleur des enseignements.

     Et, tandis que Paul ambitionne d'entrer à l'École Normale Supérieure, Camille, elle, souhaite intégrer une école artistique ouverte aux jeunes femmes. Laissant à ses enfants une grande liberté, Louis Prosper, encourage la créativité de ses chers bambins. Chacun des trois enfants se passionne, d'ailleurs, très tôt, pour une discipline artistique. Paul est doué pour l'écriture, Louise est une pianiste remarquable, quant à Camille, elle aime passer des heures, seule, les mains dans l'argile à façonner les visages de ses proches.

  • A Paris, les choses sont plus faciles. Bien que l'École des Beaux-Arts soit interdite aux femmes, (elle ouvrira ses portes à la gente féminine à partir de 1897) les cours privés accueillent un grand nombre de jeunes artistes, peintres ou sculptrices. La pression sociale est beaucoup moins présente, la vie artistique de Camille semble pouvoir s'épanouir dans la capitale.

    Ainsi, grâce au sculpteur, Alfred Boucher, qu'elle avait déjà rencontré en province, elle entre, en 1881, à l'Académie Colarossi. Il s'agit d'une des premières académies artistiques ouverte aux jeunes filles. Son entrée dans cette école sera pour Camille la découverte d'un monde nouveau, où souffle un vent de liberté. Elle côtoie de nombreuses anglaises, comme Jessie Lipscomb, qui va devenir sa meilleure amie.

    En cette fin de XIX e siècle, les anglaises, sont très présentes à Paris. Et, elles amènent avec elles un courant de pensée résolument moderne. Loin de vouloir se soumettre aux diktats masculins, elles prônent l'émancipation, elles revendiquent les mêmes droits que les hommes. Il ne faut pas oublier que le courant des suffragettes luttant pour le droit des femmes, est né au Royaume-Uni. Sans doute, que le fait d'avoir eu, à la tête de leur royaume, une femme de pouvoir, la reine Victoria, a servi de modèle aux jeunes filles. Son règne a permis aux femmes britanniques de ne sentir légitimes dans les plus hautes sphères de la société.

  • Décomplexées, elles osent tout, portent des pantalons, cherchent à s'épanouir dans des activités souvent attribuées aux hommes. A leurs côtés, Camille se sent libérée, chaque jour, elle s'éloigne un peu plus du milieu bourgeois dans lequel elle a grandi.

     Car, malgré la présence d'un père bienveillant qui ne l'a jamais brimée, l'ombre de Louise Athanaïse plane au-dessus d'elle. Elle sait très bien, qu'un jour ou l'autre, il lui faudra affronter cette mère qui continue d'espérer que sa fille finira par rentrer dans les rangs, et par mener la vie traditionnelle d'une bonne mère de famille. Entre les deux femmes, le dialogue était impossible, elles ne se comprenaient pas. Elles vivaient dans deux mondes parallèles. Au fil du temps, les relations entre elles n'auront de cesse de se détériorer. Mais, la vie à l'atelier lui fait oublier cette mère acariâtre.

    Les présentations du maître et de sa future élève ne tardèrent pas à arriver. En effet, l'année suivante, Alfred Boucher, le professeur de Camille à l'Académie Colarossi, est nommé à Rome. Il demande, alors, à son ami Auguste Rodin de le remplacer. C'est ainsi, qu'en 1883, Rodin, âgé de 43 ans, rencontre Camille, tout juste âgée de 19 ans.


    La relation entre Rodin et Camille est d'abord celle d'un maître et d'une élève très douée, dont il admire le jeune talent. Sa fougue et sa créativité rendent Camille très attirante aux yeux du grand sculpteur déjà renommé. Elle devient ensuite son modèle, sa muse, et finalement sa maîtresse. Comme beaucoup d'artiste de l'époque, Rodin a la réputation de faire de ses modèles ses amantes. La relation est souvent éphémère, elle dure le temps de la réalisation d'une oeuvre. Mais, avec Camille, tout est différent. La jeune femme a un fort tempérament. Malgré son jeune âge, elle veut être l'égale de son maître et amant. Leur relation amoureuse subjugue leurs talents.

  • Du temps où ils vont demeurer ensemble, Camille et Rodin font preuves d'une énergie créatrice étonnante, se nourrissant l'un, l'autre. Leur rencontre reste décisive, mais leur rupture n'en est pas moins inévitable. Camille travaille énormément, Rodin la consulte régulièrement, car elle a toujours de nombreuses idées, souvent novatrices. Elle participe avec lui au modelage des personnages de la Porte des enfers et des Bourgeois de Calais, des commandes monumentales faites à Rodin.

    Mais, c'est toujours le maître qui signe les oeuvres. Camille doit évoluer à l'ombre du maître. Cela lui est assez insupportable. En quête perpétuelle de la reconnaissance de son talent, elle aimerait se faire une place parmi les grands sculpteurs de son temps. Travailler pour Rodin, lui permet de progresser, mais pas de s'affirmer. Elle a besoin de développer son style ; rester auprès de Rodin semble freiner sa carrière. Et Camille est très ambitieuse ! Peu à peu, leur relation va se déliter. Camille prend ses distances. Elle a besoin de se retrouver face à elle-même pour créer.


    Ainsi, elle écrit à une amie, à propos de Rodin :


    " Depuis que je suis entrée chez Rodin, je n'ai aucun temps à moi (...) je travaille toujours beaucoup à l'atelier de Monsieur Rodin, (...) on m'a dit que je fais des progrès, cela me console de ne pas travailler pour moi."


    Le frère de Camille, Paul, voyait dans cette relation un échec inévitable, car Rodin vivait, depuis 1867, avec Rose Beuret, dont il eut un fils et qu'il épousa à la fin de sa vie, en 1917. Cette femme était la Madame Rodin officielle, sa relation avec Camille, une jeune artiste effrontée, commençait à faire jaser. Sa passion pour Camille avait certaines limites qu'il n'était pas près à franchir, notamment, quitter Rose pour Camille.


    " Camille, écrit Paul Claudel, ne pouvait assurer au grand homme la parfaite sécurité d'habitudes et d'amour propre qu'il trouvait auprès d'une vieille maîtresse. De toute façon, Camille était exclusive et n'admettait aucun partage. "

     Leur relation finit par se détériorer, d'autant que la mère de Camille eut vent de cette relation qu'elle désapprouvait totalement. Elle écrira à sa fille, qu'elle et son père, ne lui pardonneraient jamais son attitude : " Il a assez souffert lui-aussi quand il a connu la vérité sur tes relations avec Rodin. L'ignoble comédie que tu nous as jouée, (...) et toi qui faisais la sucrée qui vivais avec lui en femme entretenue. "


  • En 1892, Camille prend donc de la distance avec Rodin, incapable de choisir entre Rose et elle, et s'installe, seule, dans un atelier au 11 avenue de la Bourdonnais. Camille a prit conscience que Rodin ne quitterait jamais Rose, et qu'elle avait besoin de voler de ses propres ailes pour imposer son style, et faire évoluer sa carrière. Mais, ce sera sans compter sur les a priori des clients qui se refusent de passer commande à une femme, aussi talentueuse soit-elle. Leur séparation difficile ne sera définitive qu'en 1898. Elle leur inspirera de nombreuses oeuvres.

   Ainsi, les deux artistes communiquent via leurs réalisations exposées dans divers salons. Rodin réalise deux portraits de Camille, "la Convalescence" et "l'Adieu". Le premier nous montre une Camille engloutie, dans le marbre, jusqu'à la bouche, augurant une fin tragique. Le second, représente le visage de Camille avec les deux mains placées devant la bouche esquissant une sorte de baiser d'enterrée. Rodin avait-il pressenti la triste destinée de sa muse ? De son côté, Camille va transposer leur rupture dans une oeuvre qui, pour Rodin, rendra leur séparation inéluctable et définitive. Alors que son amour pour le sculpteur lui avait inspirée la valse, si belle, si voluptueuse, si poétique, la fin de son histoire avec Rodin, inspire à Camille une oeuvre radicale, " l'Âge mûr ".


     Cette oeuvre, dont il existe deux versions, une réalisée en 1893, et une seconde en 1898, met en scène un homme tiraillé entre deux femmes. Dans la première version les doigts de la jeune femme agenouillée touchent ceux de l'homme, dans la dernière version, les deux sont éloignés au point de ne plus se toucher du tout. Cet homme prisonnier de deux femmes, c'est bien entendu Rodin. La vielle femme décharnée représente Rose Beuret, tandis que la pauvre implorante, c'est Camille.

  •      Lorsqu'il découvre cette sculpture, présentée au Salon du Champs de Mars, il ne peut ignorer le message de son ancienne amante. Et, il ne peut tolérer de voir sa vie privée jeter en pâture aux yeux du grand public. Camille tient Rodin pour responsable de ses malheurs, et cela n'ira pas en s'arrangeant avec le temps. Rodin a une grande influence dans le milieu de l'Art. Il connait tous les marchands, on peut comprendre que Camille ait pensé qu'il lui mettait des bâtons dans les roues. Il voyait d'un mauvais oeil le travail de Camille, devenue une rivale sur le plan artistique, mais, également une gène pour sa réputation d'homme respectable.

   A cette époque commence la descente aux enfers d'une âme tourmentée, en proie aux délires de persécution. Les commandes se font rares, elle a rompu les liens avec sa famille, et voit peu, son père tant aimé. Paul, son frère, a entamé une belle carrière de dramaturge, et se fait connaître dans la sphère politique. Il deviendra, d'ailleurs, par la suite, diplomate pour le gouvernement français. Sa soeur n'est pas ce que l'on pourrait dire, une bonne fréquentation, et ses sautes d'humeurs commencent à être connues du microcosme de la bourgeoisie parisienne. Camille est donc seule, vouée à elle-même, elle se rend parfois chez ses amies comme Jessie Lipscomb ou Florence Jeans.

  •     On apprendra plus tard, dans la correspondance de Jessie que Camille dut subir plusieurs avortements, suite à sa relation avec Rodin. Elle mit, également, au monde deux garçons qui furent placés dans des orphelinats. Ces épisodes douloureux enferment Camille dans une détresse profonde.


     L'art de Camille est à son image, un art sans concession qu'elle torture et remanie sans cesse. On distingue, dans sa courte carrière, plusieurs cycles fondamentaux dont, le cycle des fillettes, qui durera de 1893 à 1896. Il y aura aussi le cycle des vieillardes, des amantes, des suppliantes et des danseuses. On y retrouve tous les éléments de sa personnalité, déclinés à divers moments de sa vie. Les vieillardes marqueront toute son oeuvre, de la Vieille Hélène à Clotho. Pour les danseuses, elle se révèle une véritable technicienne. Le déséquilibre du corps en mouvement est rendu avec une telle perfection, qu'il semble insuffler aux statues un souffle de vie d'un réalisme saisissant. Son art est en perpétuelle évolution.


     Comme elle l'écrit à son frère, avec enthousiasme :


    " Mon cher Paul, j'ai beaucoup d'idées nouvelles, qui te plairont énormément, (...) j'ai un grand plaisir à travailler et puis, au Salon prochain, le groupe de trois si j'ai déjà fini, voilà comment il sera, tout en largueur , j'ai un autre groupe en tête qu tu trouveras épatant. (...) Tu vois, que ce n''est plus du tout du Rodin, c'est habillé. "




  • Elle essaye, aussi, de se distinguer en s'inspirant de l'art japonais, en vogue, à cette époque. Lors d'une exposition au Musée Guimet (musée des Arts asiatiques, inauguré à Paris en 1885), Camille découvre l'art subtil japonais. Elle s'en inspirera pour réaliser les Causeuses et la Vague, en onyx vert, une matière noble, mais très coûteuse, et difficile à travailler.

    Semblable à la Vague d'Hokusaï, celle de Camille semble prête à s'abattre sur trois malheureuses figurines. Redoutant l'écume qui va les engloutir les jeunes femmes se tiennent par la main le regard levé vers le ciel. C'est une métaphore de la sensation que ressent Camille qui s'isole, de plus en plus. Rien, ni personne, ne semble pouvoir lui venir en aide. Les commandes se raréfient, bientôt, elle ne peut compter que sur son statut de sociétaire à la Société Nationale des Beaux-Arts pour voir son travail exposer une fois par an. Une journaliste venue faire son portrait s'étonne de l'état misérable de Camille.


    " J'ai admiré la statue (Persée et la Gorgone), mais l'auteur m'a navré. Elle est fatiguée jusqu'au désespoir. Elle veut abandonner son art et elle a déjà brisé une partie de ses moules. Son caractère, ombrageux, et un peu bizarre, explique sans doute en partie sa solitude, l'abandon et la quasi-détresse matérielle où elle est réduite après avoir connu toutes les promesses d'un beau succès. "


    Camille tente malgré tout de poursuivre son travail. Soutenue par son marchand, Eugène Blot, elle présente de nouvelles oeuvres au Salon des Beaux-arts, mais le coeur n'y est plus. Elle écrit à un ami combien la vie d'artiste pour une femme est complexe :


    " Il semble que je doive tout endurer, maladies, manque d'argent, manque de toute affection ce n'est jamais trop et ce qui pour une autre femme serait déjà un calvaire, pour moi, ce n'est qu'un petit détail, il faut marcher quand même et ne pas demander grâce. J'envie celles qui trouvent au début de leur existence un protecteur bienveillant au lieu d'un ennemi sournois et acharné: cela simplifie tout, le chemin se trouve tout tracé. "


  • Jusqu'en 1913, Camille va mener une existence d'une rudesse infinie. Elle ne se lave plus, ne sort plus, n'a plus assez d'argent pour se nourrir et payer son bois de chauffage. Le soir, elle sort dans la rue et déambule sans but. Elle se parle à elle-même à haute voix, et inquiète son voisinage. Cette lente descente aux enfers est décrite par son frère, celui qu'elle chérissait tant et qui allait commettre l'irréparable.

    Dans son journal, Paul évoque la folie de sa soeur qui est devenue incontrôlable :


    " A Paris, Camille folle, le papier des murs arraché à longs lambeaux, un seul fauteuil cassé et déchiré, horrible saleté. Elle, énorme et la figure souillée, parlant incessamment d'une voix monotone et métallique. "



    Paul profitera du décès de son père, le seul membre de la famille qui soutenait encore Camille, pour prendre des mesures radicales. Alors qu'elle a appris la disparition de son père plusieurs jours après son enterrement, auquel elle n'avait pas été conviée, elle reçoit, le 3 mars la visite de soigneurs venus l'enlever de chez elle pour la conduire, le 10 mars 1913, à la Maison de Santé spéciale de Ville-Évrard. Un conseil de famille décide de son sort. On fait fermer son atelier et on confisque toutes ses oeuvres encore intactes. Le 9 septembre 1914, la guerre venant d'éclater, on la transfère dans un hôpital psychiatrique à Montfavet, dans le Vaucluse. Elle n'en ressortira que, le 19 octobre 1943, pour être enterrée dans la fosse commune du village, aucun membre de sa famille n'étant venu saluer sa dépouille, ni même réclamer son corps.

     Durant sa détention, Camille ne recevra aucune visite de sa mère, ni de sa soeur. Paul viendra la voir, à douze reprises, pendant les trente années de son internement. Toutes les lettres qu'elle écrivit pendant cette hospitalisation forcée, montrent combien elle a souffert et combien elle était lucide sur le sort qui lui avait été réservée. La plupart de son courrier ne fut même pas délivré, il était, quasi systématiquement, confisqué par la maison de santé. Ce qui a permis de découvrir, bien après sa mort, la correspondance de Camille.

  • Demandant à grands cris sa liberté, elle termina son existence, entourée d'aliénées, hurlant jour et nuit. Personne ne lui tendit la main, ni Rodin qui mourut en 1917, ni son frère, trop occupé à gérer sa carrière. Ce fut son amie Jessie Lipscomb qui vint parfois lui rendre visite. Son mari immortalisa leur dernière rencontre sur un cliché qui nous montre une Camille vieillie, le regard vide. Depuis le fond de sa cellule, Camille écrivit de nombreuses lettres, notamment au médecin pour qu'on la sorte de l'enfer où elle se trouvait injustement enfermée. Les lettres s'accumulèrent avec le temps, sans aucune réponse positives.


    " Monsieur le docteur, il y a longtemps que je vous ai demandé de faire venir une personne de ma famille. Il y a sept mois que je suis ensevelie dans le plus affreux désespoir. Pendant ce temps on m'a pris mon atelier et toutes mes affaires. J'ai absolument besoin de voir une personne amie. J'espère que vous ne me refuserez pas. "


    "Peut-être pourriez-vous, comme docteur en médecine, user de votre influence en ma faveur. Dans tous les cas, si on ne veut pas me rendre ma liberté tout de suite, je préférerais être transférée à la Salpêtrière ou à Sainte-Anne ou dans un hôpital ordinaire où vous puissiez venir me voir et vous rendre compte de ma santé. On donne ici pour moi 150 F par mois, et il faut voir comme je suis traitée, mes parents ne s'occupent pas de moi et ne répondent à mes plaintes que par le mutisme le plus complet, ainsi on fait de moi ce qu'on veut. C'est affreux d'être abandonnée de cette façon, je ne puis résister au chagrin qui m'accable. Enfin, j'espère que vous pourrez faire quelque chose pour moi, et il est bien entendu que si vous avez quelques frais à faire, vous voudrez bien en faire la note et je vous rembourserai intégralement. "


    Elle écrivit également à Paul et à sa mère sans obtenir de résultats. A ce stade, il devient vraiment compliquer de comprendre quelles étaient les motivations de sa famille? Pourquoi un tel acharnement sur un personne fragile, à fleur de peau, mais surement pas folle, au point de finir ses jours dans un hospice pour aliénés, sans aucun soin. Camille a fini, par mourir, le 19 octobre 1943, à près de 80 ans, d'une crise d'apoplexie, sans doute causée par une grave sous-alimentation. Entre 1940 et 1944, ce furent plus de 40 mille aliénés qui moururent dans les mêmes conditions. Le Directeur de l'hôpital avait prévenu Paul des dangers que risquait sa soeur si elle ne sortait pas de l'établissement. C'était en 1942, et aucune décision de sortie ne fut accordée à Camille.

  • On trouve aujourd'hui, au cimetière de Montfavet, une stèle commémorative en l'honneur de Camille. Un musée dédié à son oeuvre a ouvert ses portes, le 26 mars 2017, à Nogent-sur-Seine. De nombreuses écoles, places ou établissements culturels portent son nom. Mais, rien ne pourra hélas, adoucir la fin de son existence. Il ne reste de Camille Claudel que quelques oeuvres et lettres manuscrites, si peu de choses de la vie d'une artiste d'un talent comme le sien. Comme, bien d'autres, elle a gagné sa place au Panthéon des grands génies, bien souvent incompris et reconnus trop tard ! Jusqu'à la fin de sa vie, Camille implora son frère et sa mère de la faire sortir de l'hôpital, ces mots, bien que déchirants, n'eurent pour seule réponse qu'un assourdissant silence.


     " Tu es bien dure de me refuser un asile à Villeneuve. Je ne ferais pas de scandale comme tu le crois. Je serais trop heureuse de reprendre la vie ordinaire pour faire quoi que ce soit. Je n'oserais plus bouger tellement j'ai souffert." à Mme Claudel, le 12 février 1927.


     " Je m'ennuie bien de cet esclavage. Je voudrais bien être chez moi et bien fermer ma porte. Je ne sais pas si je pourrais réaliser ce rêve, être chez moi. " à Paul, le 3 mars 1930.


































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