Dino Buzzati, Italo Calvino, portrait croisé


Aujourd'hui, j'ai choisi de mettre à l'honneur deux auteurs italiens que j'apprécie tout particulièrement, Dino Buzzati et Italo Calvino. Des années 30 aux années 70, ils ont participé à l'avènement d'un courant culturel italien majeur, qui s'est largement diffusé à travers l'Europe. Ces deux figures de la littérature italienne ont largement contribué à cet essor artistique italien, en plein renouveau. D'un côté, il y a eu l'émergence du néo-réalisme dans le cinéma italien, grâce à des cinéastes tels que De Sica, Rosselini, Visconti ou Pasolini, de l'autre, il y a eu de grandes nouveautés, dans l'univers de la littérature. Dino Buzzati, en premier lieu, s'inscrit pleinement dans le courant existentialiste et surréaliste de l'entre deux guerres, très présent en Europe, tandis qu'Italo Calvino peut être rattaché au mouvement néo-réaliste des années 50 à 70. Il fera ensuite une incursion dans l'univers fantastique, qui lui permettra de poser sur son époque un oeil critique et amusé. Ces deux personnalités font partie du panthéon de la littérature italienne du XX e siècle, dont il me semblait important de vous en proposer un portrait croisé. Profondément différents, je les trouve également très complémentaires. Ils ont offert à leur pays, une bouffée d'oxygène à une période de leur histoire particulièrement complexe. L'ère mussolinienne et les deux conflits mondiaux ont largement affaibli l'Italie, il fut bien difficile pour la population de se relever de ces moments pénibles. Il s'agissait d'offrir au peuple italien, une renaissance sociale et idéologique. Fort de leur passé antique, les italiens ne pouvaient renaître de leurs cendres que par un sursaut culturel et artistique. Le cinéma et la littérature, eurent la lourde tâche de redonner à leur pays blessé, une noblesse d'âme. Picasso, l'avait très bien compris quand il déclara, "l'art sert à se laver l'âme de la poussière de tous les jours". En Italie, l'art contribua à aider le pays à se relever d'une période sombre et repartir sur des bases plus solides. A travers leurs écrits, Buzzati et Calvino nous ouvrent les portes d'un univers atypique, entre noirceur et légèreté, ils se révèlent de grands fabulistes, dont chaque histoire, offre une étude de l'âme humaine d'une rare justesse. Ils se pressent de rappeler à leurs contemporains combien l'être humain peut être capable, du pire comme du meilleur, et qu'il appartient à chacun de savoir, quand il le faut, choisir le chemin de vie à suivre.

Dino Buzzati, est né le 16 octobre 1906, dans une famille de la Vénitie à San Pellegrino. Sa mère était vétérinaire, et son père professeur de droit international. Lorsqu'il entame ses études supérieures, il choisit de suivre la voie paternelle, et se lance dans le droit. Mais, très vite, il choisit de milieu du journalisme où il peut s'adonner à l'écriture, sa passion première. En 1928, il entre à la rédaction du Corriere della Sera, pour ne plus jamais en partir. Pendant près de quarante ans, il y publiera de nombreux articles, et y grimpera tous les échelons, avant de devenir titulaire de la critique d'art. Durant sa carrière journalistique, il devient, à partir de 1936, correspondant de guerre en Éthiopie. Il sera ensuite, pendant la deuxième guerre mondiale, au coeur du conflit, comme reporter de guerre dans la marine. En parallèle de son travail de journaliste, il se publie deux romans, avant de connaître un franc succès avec, "Le désert des Tartares". Publié en 1940, c'est la deuxième édition après guerre, qui le révèle au grand public. La traduction française sortira en 1949, et lui ouvrira les portes du succès international. S'ensuivront de nombreux recueil de nouvelles. Il participera également à des expositions en tant qu'artiste peintre. Sa première exposition personnelle aura lieu à Milan en 1958. Sa popularité dans son pays est très grande. Lorsqu'il disparaît, le 28 janvier 1972, des suites d'un cancer du pancréas, c'est tout un pays qui pleure la disparition d'un grand auteur.

Le style littéraire de Buzzati a largement contribué à son succès. Les sujets qu'il a abordé tout au long de sa riche carrière se retrouvent souvent autour d'une thématique générale basée sur l'existentialisme, la destinée humaine et la fin inéluctable des êtres vivants. Profondément athée, il dira, " Dieu qui n'existe pas, je t'implore ! " Ce qui ne l'empêchera pas de rester fasciné par la question du mystère de l'au-delà. Sa longue maladie, qu'on lui diagnostiqua assez tôt, lui permis de se préparer à sa propre mort, ce qui lui inspira " Le régiment part à l'aube " où le héros, ancien militaire, lutte contre la mort jusqu'à l'aube, en dressant le bilan de son existence. Dino Buzzati est un grand auteur de nouvelles, il sait distiller dans de courts récits tout son art d'écrivain. Dans ces deux recueils les plus connus, " l'Écroulement de la Baliverna", paru en 1958 et " le K ", paru en 1966, il joue avec le lecteur, comme un chat avec une souris. Il connait toutes les ficelles, toutes les astuces pour parvenir à ses fins. Il sait raconter des histoires, il aime brouiller les pistes, et dérouler des scénarii qui paraissent ne mener nulle part, pour finalement nous conduire vers l'illumination, et la chute finale, à laquelle on ne s'attendait pas et qui, nous bouleverse. Il use volontiers du surréalisme et de l'absurde pour délivrer un message profond et très réaliste. Il disait lui-même que le fantastique constitue une grille d'analyse du réel très intéressante. Elle fait apparaitre ce que l'on ne voyait pas de prime abord.

Il se plait alors, dans chacune de ses nouvelles, à évoquer un fait divers ou un problème de société, et le fait dériver vers l'absurde. Ce qui crée un décalage et permet une relecture des évènements d'une rare pertinence. Ce recul sur les choses du quotidien, se tinte souvent d'ironie, ce qui participe pleinement à rendre le lecteur complice de cette vision du monde défendue par l'auteur. Je ne pourrais que vous conseiller de lire chacune des nouvelles de Buzzati, tant elles sont d'une grande richesse stylistique, et surtout, elles présentent des sujets d'une grande variété. Je trouve que les titres mêmes des nouvelles, laissent présager de bons moments de lecture. Dans " l'Écroulement de la Baliverne ", on peut lire, " le Chien qui a vu Dieu ", " la Machine à arrêter le temps ", " Rendez-vous avec Einstein ", " l'Enfant tyran " ... Dans " le K ", je ne pourrais que vous inviter à découvrir, " le Défunt par erreur ", qui évoque une erreur de l'administration, un homme en parfaite santé est déclaré mort. S'ensuivent des aventures, toutes plus folles les unes que les autres. Il semble que l'entourage du défunt par erreur, voit d'un bon oeil cette situation, pour le moins cocasse. Il s'agit ici, de montrer combien nos vies sont éphémères et combien notre propre mort, n'aura finalement que peu d'incidence sur la rotation de la Terre. " La Tour Eiffel " se moque de la propension des hommes, à vouloir contrôler le monde en construisant des monuments toujours plus grands, " Pauvre petit garçon " est une nouvelle à chute, qui peut surprendre, car elle évoque un épisode imaginaire de l'enfance d'un homme, qui aura des conséquences bien désastreuses sur le XX e siècle. Quant, à la nouvelle titre, " le K ", elle fait partie des incontournables de l'univers buzzatien, par excellence. Il s'agit d'un conte initiatique, à l'instar de " l'Alchimiste " de Paolo Coelho, qui retrace la vie d'un jeune marin, qui poursuivra toute sa vie un monstre marin pour les mauvaises raisons. Après cette incursion dans le monde surréaliste de Buzzati, il convient de rejoindre la fantaisie poétique d'Italo Calvino.

Italo Calvino est d'origine ligurienne, (la Ligurie est une région d'Italie, située sur la côte méditerranéenne, à la frontière française, sa capitale régionale est Gênes) mais, il est né à Cuba, en 1923, où ses parents travaillaient. Son père était agronome, et sa mère biologiste. Contraints de rentrer au pays en 1925, il découvre avec sa famille, l'ère mussolinienne. Il grandit à San Remo, où il reçoit une éducation anti-fasciste et laïque. Suivant les traces paternelles, il s'engage dans des études d'agronome, qui seront vite stoppées par l'entrée en guerre de l'Italie. Il s'engage, alors dans le combat aux côtés des groupes anti-fascistes. Il se joint aux brigades Garibaldi, qui veulent redonner à leur pays une stature de république, et déboulonner la dictature établie par il Duce. A la fin de la guerre, il publie de nombreux articles dans différents journaux de gauche, et s'inscrit au parti communiste. Il ne reprendra pas ses études abandonnées avant la guerre, et se lancera dans une carrière d'écrivain et de philosophe. A l'instar du mouvement néo-réaliste, amorcé par le cinéma italien, il choisit des sujets profondément ancrés dans la réalité de son pays. Intelligent, ironique, il sait percevoir les failles et les désillusions de son époque. Fin observateur de ses contemporains, il écrit des récits inspirés par ses années de résistance. " Le Sentier des nids d'araignées " et " le Corbeau vient le dernier " sont profondément marqués par ses années de guerre. Mais, il sent que ce n'est pas forcément le meilleur chemin à suivre pour délivrer ses messages de paix et d'humanisme. Il décide donc de se tourner vers un autre style littéraire, le fantastique, qu'il ne quittera plus. A l'instar de son aîné, Dino Buzzati, il pense que le meilleur moyen de parler du réel, c'est de créer une grille de lecture fantaisiste, qui permet un certain recul, et offre à ses lecteurs, un espace dans lequel ils peuvent s'interroger. Sous le titre collectif de " Nos ancêtres ", il publie, à partir de 1952, une trilogie de trois contes fantastiques : " Le Vicomte pourfendu ", en 1952, " le Baron perché ", en 1957, et " le Cavalier inexistant ", en 1959. Par la suite, il écrira un recueil de nouvelles, " Marcovaldo ou les saisons à la ville ", paru en 1963. Il s'illustrera, ensuite avec deux oeuvres littéraires, d'une grande originalité, où il combine parfaitement plusieurs exercices de style," Les villes invisibles ", publié en 1972, et " Si par une nuit d'hiver ", publié en 1979. Devenu père d'une petite fille, née en 1964, il décède en 1985, d'une hémorragie cérébrale, alors qu'il se préparée à donner des cours à la prestigieuse Université d'Harvard. A la fin de sa vie, il était reconnu comme l'un des plus grands écrivains de la littérature italienne moderne.

Ce qui rend le style de Calvino, si particulier, c'est cette capacité d'écriture, à toutes épreuves. Il aimait s'imposait des cadres, au travers desquels, il parvenait à créer des situations et faire émerger des personnages inattendus. Dans les livres de Calvino, rien n'est prévisible, tout peut arriver, comme dans la vie réelle. Et, c'est cette impermanence qui rend son travail si intéressant. Il aimait placer son récit dans une impasse, dont lui seul était capable de se sortir. A titre d'exemple, son ouvrage, " le Baron perché ", répond parfaitement à cette problématique. La situation initiale du récit est simple, un jeune garçon est monté dans un arbre, son père le presse d'en redescendre, il refuse. Nous sommes en 1767, Côme est âgé d'une dizaine d'années, et il tiendra bon, car il passera toute sa vie dans cet arbre, sans jamais en redescendre. Le talent de Calvino, c'est de nous présenter une fable improbable, avec un sujet de départ très léger. Pour autant, le récit est très bien maitrisé, et parvient à tenir en haleine le lecteur jusqu'au dénouement final. Cette idée prodigieuse de limiter l'évolution du héros à un lieu, aussi restreint, que le sommet d'un arbre, offre, à son auteur un exercice de style qui le pousse à se surpasser. Il développe toute une série d'astuces, ou de pirouettes littéraires magistrales pour mener à bien, ce conte initiatique, digne de "Candide". Sauf, qu'au lieu de faire voyager son personnage principal, il le dépose sur une branche et amène le monde à lui. Du haut de son arbre, il prendra de la hauteur et pourra, à loisir, jeter un regard curieux, et amusé sur l'univers qui vit à ses pieds. Pour ce qui est du "Vicomte pourfendu", le héros principal se retrouve coupé en deux, à cause d'un boulet de canon qu'il a reçu, au cours d'une bataille contre les Turcs. A la fin de la guerre, une partie du chevalier, Médard de Terralba, rentre chez lui. Mais, hélas pour ses sujets, c'est la partie la plus sombre qui est de retour sur ses terres. Sa moitié, plus clémente, est restée blessée sur le champs de bataille. Bientôt, elle va tenter de retrouver l'autre partie de son corps, et lui faire entendre raison. Calvino s'appuie sur un récit effroyablement glauque qui va finir par mettre en avant la stupidité guerrière des humains. On peut saluer la richesse de l'imagination de cet auteur, qui ne semble avoir aucune limite dans sa narration. Il ne recule devant rien pour délivrer des messages aussi puissants que ces contes sont déroutants.

Il développera également un personnage très ironique, Marcovaldo, dans un recueil de nouvelles. Ce personnage va permettre à son auteur de parler de du développement exacerbé du tissu urbain, de la folie des hommes qui s'entassent dans des villes où règne la solitude. Dans " les Villes invisibles ", il a imaginé un dialogue entre l'explorateur Marco Polo et Kublai Khan, le petit fils de Gengis Khan et futur empereur de Chine. A travers la rencontre de ces deux personnages historiques, il dresse le portrait de cinquante-cinq villes. Chacune est personnifiés en une femme et répond à un prénom particulier. Calvino y aborde plusieurs thématiques, les villes et les morts, les villes et le ciel, les villes et les échanges... C'est une mise en abyme de l'humanité, de ses aspirations et de ses peurs. Son dernier ouvrage à succès, " Si par une nuit d'hiver, un voyageur " est un pur chef d'oeuvre de ce qui s'apparente à l'oulipo, l'ouvroir de la littérature potentielle.

Ce groupe international, qui réunit des mathématiciens et des auteurs, a été crée dans les années 60, sous l'impulsion de deux français, François Le Lionnais, un mathématicien et Raymond Queneau, auteur et poète. Il s'agissait de réfléchir sur la notion de contraintes à s'imposer dans le but de créer une oeuvre ou un récit. Cela permettait aux écrivains de repousser leurs limites, et de toujours trouver les solutions littéraires pour parvenir à dépasser une contrainte initiale. Cette écriture post-moderniste a beaucoup influencé Italo Calvino à la fin de sa vie. Son dernier grand ouvrage avait pour thématique la relation entre le lecteur et la lecture. Que cherche exactement un lecteur? Ne se rend-t-il pas complice de l'auteur en se laissant guider dans sa lecture? Qui influence le plus l'un ou l'autre? La structure du récit joue ici un rôle fondamental. Le personnage principal est le lecteur, le récit est construit à la deuxième personne du singulier, ce qui donne l'impression étrange que le livre s'écrit devant nous, à mesure qu'on le découvre au fil des pages. Le héros du livre se confond avec celui qui est en train de lire et l'on est embarqué dans une quête de manuscrit passionnante.

Dino Buzzati et Italo Calvino sont des auteurs vraiment à part, que je vous invite à découvrir. Ils aimaient profondément l'écriture, ils s'en sont admirablement servis pour faire passer des messages forts, et permettre aux lecteurs de vivre une vraie aventure littéraire. Leur travail sur le fond et la forme, l'importance qu'ils conféraient à leurs histoires, offrent des moments de lecture après lesquels on ne peut que se sentir différent, voire même grandit! Leur imagination débordante et leur générosité créatrice en font des écrivains au sens le plus noble du terme. Entièrement dévoués à l'écriture, ils n'ont eu de cesse de privilégier leur relation avec les lecteurs. Ils s'inquiétaient réellement de l'impact que pouvaient avoir leurs récits sur les gens, et se donnaient la peine de trouver la meilleure formule pour délivrer un message empreint d'humanisme, de spiritualité, d'ironie, d'humour et de poésie. Ils ont pleinement mérité leur place au panthéon des grands auteurs!




















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