Il a illuminé Paris, portrait de Pavel Jablochkoff




  •      À chaque époque ses illustres inconnus. Parmi eux, j'ai décidé de vous présenter Pavel Jablochkoff. Cet électrotechnicien russe a offert à Paris, la ville lumière, ses premiers éclairages publics électriques. Il a même ambitionné d'apporter la lumière dans chaque foyer parisien. Il n'en a, hélas, pas eu le temps, il est mort, sans le sou, à peine âgé de 46 ans. Loin des feux de la rampe, il a sombré dans l'oubli le plus total. Je tenais, aujourd'hui, à lui rendre hommage, en mettant en lumière son parcours resté, injustement, inconnu du grand public. J'ai découvert son existence au hasard d'une de mes lectures historiques. Voici donc le portrait d'un inconnu illustre.


     "Paul Jablochkoff, le savant électricien, vient de mourir en Russie", nous annonce la Gazette anecdotique littéraire et artistique. Nous sommes en 1894. Le journaliste nous rapporte le décès d'un homme, à qui l'on doit beaucoup, mais qui déjà, à son époque, n'avait pas su gagner la notoriété qu'il méritait. Quelques lignes plus loin, on nous apprend, que "son nom était célèbre, cependant, ses découvertes ne lui avait pas donné la fortune. Depuis 1882, il travaillait incessamment sur les piles électriques. Il a fait beaucoup pour la science des piles, mais il a dépensé toutes ses ressources et ruiné sa santé. Il cherchait toujours une pile légère, durable et bon marché pour pouvoir remplacer celles que l'on connaît. La possibilité d'avoir une force motrice, indépendante, chez soi le préoccupait : elle l'a hanté jusqu'aux dernières minutes de sa vie."

  •       Si aujourd'hui, Jablochkoff ne fait plus parti des recueils historiques, c'est qu'il a eu le tort d'être contemporain d'un célèbre inventeur, qui lui a toujours fait de l'ombre, Thomas Edison. Fin communiquant, ce dernier a su s'imposer dans le monde des sciences, en participant, notamment, à des grands évènements populaires. C'est ainsi, qu'il a volé la vedette à Pavel Jablochkoff lors de l'Exposition Internationale d'Électricité organisée à Paris en 1881, alors même que Jablochkoff était celui qui avait illuminé le Palais de l'Électricité où se déroulait l'évènement. Une polémique récente est venue remettre en question les inventions de Monsieur Edison. Il aurait repris à son compte certaines idées de ses collaborateurs. Parmi eux, Nikola Tesla, dont on redécouvre le grand talent. Mais oublions Edison, et laissons Jablochkoff briller, enfin, de lui-même.


      Pavel Jablochkoff est né en Russie, le 14 septembre 1847. Issu d'une famille noble, qui a perdu de sa superbe au fil des années, il suit un parcours scolaire sans faute. En 1863, alors que sa famille connaît des déboires financiers, il parvient à entrer à l'École du Génie de St Pétersbourg. Diplômé à 19 ans, il rejoint les rangs de l'École militaire électrotechnique. Il sert dans l'armée jusqu'en 1872. Il entre ensuite au Service télégraphique impérial russe. Il fait, également, parti d'un cercle savant au sein du Musée polytechnique de Moscou.

     Très vite, il se prend de passion pour les nouvelles technologies et participe, activement, à des recherches autour des lampes électriques. Il finit par quitter son emploi pour se consacrer, entièrement, à ses recherches. Il ouvre son propre laboratoire dans les environs de Moscou. En 1874, il réalise avec succès un essai électrique. Il conçoit une lampe qu'il place sur la locomotive d'un train reliant Moscou à la Crimée. L'éclairage fonctionne mais, il reste, encore, beaucoup de travail pour améliorer cette première invention. Il poursuit ses recherches avec assiduité jusqu'en 1876, où il met au point, ce qui fera sa célébrité, les bougies Jablochkoff.




  • Le système de Jablochkoff, plus communément appelé "bougie jablochkoff" est le produit de plusieurs éléments savamment additionnés. Deux bâtons cylindriques de charbon de 20 centimètres de long et de 4 millimètres d'épaisseur étaient placés, parallèlement, dans des socles de laiton, à 8 millimètres de distance. L'extrémité supérieure des charbons était taillée en biseau pour recevoir une tige de graphite, servant de conducteur entre les deux pôles de chacun des bâtons. Un commutateur électrique (machine Gramme) se chargeait de délivrer le courant nécessaire à la combustion des charbons. Un arc voltaïque se formait alors au sommet des charbons diffusant une lumière vive. Pour éviter la surchauffe et ralentir leur combustion, les charbons étaient entourés d'une pâte isolante constituée de sulfate de chaux et de sulfate de baryte. À mesure que les charbons se consumaient sous l'intensité du courant, la matière isolante fondait. Ce circuit fermé était enserré dans un globe en verre émaillé qui diffusait la lumière, tout en préservant le mécanisme.

    Ces bougies électriques constituaient, à l'époque, une évolution remarquable, à mi-chemin entre la bougie et l'ampoule électrique à arc, que l'on connait aujourd'hui. Elles permettaient, toutefois, un réel progrès. Ainsi, on pouvait espérer un éclairage d'une intensité lumineuse constante pendant plus d'une heure et demi sans interruption avant qu'un ouvrier de la surveillance des éclairages public vienne changer les bougies.

  •      Satisfait de son invention, il choisit de se rendre aux USA, dans la ville de Philadelphie, que l'on dit remplie d'investisseurs friands de nouveautés. Mais, les finances du jeune électrotechnicien ne lui permettent pas encore d'envisager un tel voyage. Il décide alors de se rendre à Paris, où il sait qu'une Exposition Universelle est en préparation.

     Pavel Jablochkoff débarque dans la capitale française en 1876. En deux années seulement, il parvient à faire connaître son invention qui est rapidement choisie par le Conseil municipal parisien pour mettre en place les premiers éclairages électriques publics du pays. Dans son ouvrage scientifique, L'éclairage électrique, paru aux éditions Hachette, en 1879, Théodose du Moncel, nous apprend qu'en raison de "l'absence de tout mécanisme et de la régularité relative de leur action, elles ont pu être appliquées à l'éclairage public." Cette invention a offert à la capitale française "les éclairages splendides de l'avenue de l'Opéra, de l'Arc de triomphe, de la Chambre des députés, des magasins du Louvre et du théâtre du Châtelet." Elle a permis à la ville lumière de faire grande impression sur les nombreux touristes et invités de prestige au cours de l'Exposition Universelle de 1878. A partir de cette date, les bougies seront produites, à grande échelle, au 61 de l'avenue de Villiers, à Paris. Le succès est immédiat.

      Bientôt, se sont toutes les villes de France qui veulent recevoir la lumière sur leurs grandes avenues, flambant neuves. La Société générale d'électricité loue le génie de son ingénieur russe dont elle s'est offert les services. En trois années, les commandes se sont multipliées. On est même parvenu à installer la lumière dans plus de quatre mille foyers. Un article du Figaro, paru en 1881, confirme l'incroyable développement du réseau d'éclairage public.

  • " Déjà, rien qu'à Paris, on trouve des lampes Jablochkoff depuis la façade de l'Opéra jusqu'à la place du Théâtre Français. Dans les magasins du Louvre, quatre-vingt-seize foyers distribuent partout cette belle lumière. Ce sont encore les bougies Jablochkoff que l'on retrouve au Grand-Café, au Grand-Hôtel, au Palace Théâtre, à l'Hippodrome... Partout la lumière électrique rend d'immenses services, et c'est grâce à ce procédé si commode, si économique, de la bougie Jablochkoff."




       Mais, bientôt, on se questionne sur le coût de ces éclairages. La société du gaz s'est fait supplanter par la Société générale d'électricité qui exploite les procédés Jablochkoff. Elle possède un gros capital et un matériel puissant qu'elle installe avec une grande rapidité. Elle menace d'envahir le marché. On cherche alors à faire ralentir l'inéluctable.

     On critique le progrès et l'on remet en cause le prix de la lumière sur les voies publiques. Quant à l'électricité présent dans chaque foyer, on ne voit là qu'utopie! De son côté, Pavel Jablochkoff continue de s'échiner à trouver un meilleur rapport qualité/prix tout en essuyant une concurrence farouche. Il s'associe avec d'autres scientifiques afin de trouver les meilleures solutions à une exploitation plus économe.

      Dans un article du Portefeuille économique des Machines datant de juillet 1878, on nous explique que "grâce au concours éclairé et actif de Messieurs Denayrouse et Jablochkoff, on arrivera à produire la lumière plus économiquement et à diminuer sensiblement les frais d'installation." D'autres inventeurs restent à l'affût. Ainsi Swan, Maxim et Edison travaillent sur des systèmes à incandescence. La Société lyonnaise de construction mécanique et de lumière électrique s'est offert les brevets de Lontin et Bertin. Elle espère concurrencer la Société général d'électricité et la Compagnie du gaz. Les machines dynamo-électriques de Lontin et Bertin associées aux lampes de Mersanne sont plus efficaces sur la durée. Le coût de fabrication est moindre et un système de rallumage automatique des lampes défit toute concurrence. Jablochkoff est battu!

     "Quand il eut dépensé toute sa santé et tout son argent pour ses longues expériences," nous apprend la Gazette anecdotique littéraire, "il voulut partir en Russie pour soigner sa santé et poursuivre ses travaux. Mais ce départ lui-même fut bien difficile à effectuer." Il mit deux années à réunir les fonds nécessaires pour rentrer dans son pays natal et s'y établir avec sa femme et son fils.

     Ils durent se résoudre à louer une chambre meublée, mal isolée, où il souffrit du grand froid qui régnait là-bas. Il devint alors tout à fait invalide : malade du coeur, souffrant de graves fluxions de poitrine et d'enflures des jambes. De décembre 1892 à juin 1893, il demeura dans un état grave. Il finit par s'éteindre dans sa 46 ème année, le 6 avril 1894 après une lente agonie.

  •      A sa mort, ses obsèques furent prises en charge par des parents. Il fut enterré dans un caveau familial à la campagne, non loin de sa ville natale, dans les environs de Saratov. Le journaliste de la gazette conclut son article sur la triste fin de Jablochkoff en se désolant qu'on n'est pas informé Monsieur Edison, de la pénible situation de Monsieur Jablochokoff. Il était si riche, "peut-être l'infortuné Jablochkoff aurait-il reçu quelques secours de son illustre confère."

     Du temps de sa splendeur, Pavel Jablochkoff reçut les louanges de ses contemporains, il fut d'ailleurs couronné par une légion d'honneur, brillamment méritée. Pour autant, une fois que son heure de gloire fut passée, les projecteurs de la réussite ont choisi de mettre en lumière un autre inventeur. Les bougies Jablochkoff se sont alors éteintes à tout jamais. Maintenant que vous connaissez cet inconnu illustre, il ne tient qu'à vous de raviver un instant la flamme du souvenir de ce héros inconnu.







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