Gustave Caillebotte, portrait d'un peintre-mécène


  • Loin de figurer au palmarès des grands peintres impressionnistes, Gustave Caillebotte a pourtant joué un rôle décisif dans l'essor du courant impressionniste. Né dans la dernière moitié du XIX e siècle, ce mouvement pictural français est aujourd'hui unanimement salué. Il compte parmi les évènements artistiques majeurs de l'Histoire de l'art contemporain. Cette postérité, nous la devons, en grande partie, au peintre Gustave Caillebotte. Artiste et mécène, il a choisi de mettre son talent ainsi que sa fortune personnelle au service de la création et de la production artistique.


Martial Caillebotte, pianiste et Gustave Caillebotte, peintre

Le Déjeuner, réalisé au cours d'un repas familial

avec sa mère et son frère


     Né à Paris, le 19 Août 1848, Gustave Caillebotte est issu d'une famille bourgeoise recomposée. Son père, Martial Caillebotte s'est remarié trois fois. Veuf à deux reprises, il épousa en dernière noce, Céleste Daufresne, la fille d'un avocat. Il aura quatre fils, Alfred, né d'une précédente union, qui deviendra prêtre, puis, Gustave et ses deux frères René et Martial, nés de son dernier mariage. Le père de Gustave est originaire de la Manche. Il fera fortune en vendant des draps aux armées de Napoléon III. Décédé en 1874, il laisse à ses enfants un héritage conséquent.

     Attiré par le dessin depuis l'enfance, Gustave voit l'occasion rêvée de se consacrer à sa passion. Après avoir suivi un cursus universitaire classique en droit, pour faire plaisir à son père, Gustave se lance, à 26 ans, dans une carrière de peintre. En vue de préparer le concours d'entrée des Beaux-Arts, il s'inscrit dans une école de dessin. Tout en poursuivant son apprentissage des techniques picturales, il entreprend un voyage en Italie. Il rencontre alors le peintre italien Giuseppe de Nittis, avant de faire la connaissance d'Edgar Degas. Admis aux Beaux-Arts, il peaufine ses talents de peintre. Comme beaucoup d'artistes de sa génération, il est attiré par le nouveau paysage urbain qui se dessine sous ses yeux.

  • Le progrès est en marche, les villes se modernisent. Les gares, les trains, les voitures, les constructions modernes, en zinc ou acier, fascinent les jeunes artistes. Ils en font les sujets de leurs toiles. Inspiré par la réalité qui l'entoure, Gustave choisit des sujets du quotidien. Et c'est ainsi, qu'en 1875, il réalise, ce qui sera son plus grand chef d'oeuvre, "les Raboteurs de parquet". Il propose alors ce nouveau tableau aux membres du jury du Salon de peinture annuel. La banalité du sujet choque les jurés au goût très académique. Le tableau de Caillebotte est, tout naturellement, écarté de la sélection officielle. La sévérité de ce jugement ne diminue en rien la confiance que le jeune artiste à en son talent... Il se réconforte, il sait que de nombreux artistes avant lui ont connu le même sort.

      En effet, depuis de nombreuses années, les salons officiels ne sont pas disposés à accepter les propositions artistiques de la nouvelle génération. Déjà en 1863, le jury du Salon officiel rejeta plus de 3000 oeuvres parmi les 5000 proposées. Jugeant les décisions des membres du jury trop sévères, Napoléon III, alors au pouvoir, met en place un salon parallèle pour les nombreux recalés. Surnommée le Salon des refusés, cette exposition a finalement permis aux peintres incompris de se réunir. Bientôt allait naître un courant pictural d'un genre nouveau, l'impressionnisme.


  • Le Salon des refusés continue de coexister avec le Salon officiel. Pour autant, les peintres impressionnistes sont toujours évincés des institutions artistiques en place. Frustrés d'être constamment rejetés, de nombreux artistes prennent le parti de s'unir. En 1874, Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley et Berthe Morisot créent la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs. Ils organisent alors, dans l'atelier du photographe Nadar à Paris, une exposition réunissant 39 artistes. La critique fusse et s'en prend violemment à ces peintres d'un genre nouveau qui prônent le plein-airisme. Moqué par le critique satirique Louis Leroy dans un article du Charivari, le tableau de Monet, "Impression soleil-levant" finira par donner son nom au courant impressionnisme.

    Les artistes assument cette évasion de l'atelier, ce retour aux sources au plus prêt de la nature et les sensations qui s'en dégagent. Bientôt se succèderont six expositions impressionnistes. Caillebotte participe à la seconde en 1876. Elle est organisée chez le marchand d'art Ruel Durand. Il y présente six toiles dont les Raboteurs de parquet. Tous les deux ans, de 1876 à 1882, Caillebotte restera fidèle aux expositions impressionnistes.

  •      Reconnu comme l'un d'entre eux, Caillebotte se différencie du travail de ses amis peintres. Il prône une sortie de l'atelier et un rapprochement de l'artiste et de son sujet. L'immédiateté, l'impression retranscrite restent au coeur de son oeuvre. Pour autant, il ne se focalise pas sur les paysages. Il en fera quelques uns mais, cela ne représente qu'une infime partie de son oeuvre. Il aime se rendre dans la maison familiale d'Yerres où il peut poser son chevalet et croquer les activités de ses proches, à l'exemple de sa mère et ses cousines occupées à leurs travaux d'aiguille.


      Il apprécie les paysages au fil de l'eau. Tout comme Monet, il s'intéresse à l'étude des reflets. Mais, son intérêt se porte plus souvent sur les paysages urbains et les activités de loisir de son époque. Le canotage et l'horticulture sont ses autres grandes passions. Il les intègre dans ses tableaux. Il en réalisera plusieurs dans les jardins de la maison familiale d'Yerres.





      Les décès successifs de son jeune frère René et de sa mère le poussent à vendre la propriété familiale et à se rapprocher plus encore de son frère Martial, pianiste de profession. Ensemble, ils acquièrent une jolie maison sur les bords de Seine, le Petit Gennevilliers. Gustave y passera le reste de sa vie à entretenir ses beaux massifs et peintre les fleurs de son jardin, à l'instar de son ami Monet dans sa maison de Giverny.

    Caillebotte aime vivre avec son temps. Encouragé par son frère, il se sert d'un appareil photographique pour immortaliser certaines scènes citadines qu'il retravaille dans son atelier du Boulevard d'Haussmann, non loin de l'Opéra Garnier. Caillebotte offre alors aux spectateurs un cadrage inédit, il compose ses toiles comme des photographies. Il met en place des perspectives inédites, il use de la plongée, procédé qui sera grandement utilisé en photographie et dans le cinéma.

  • Son regard neuf sur un monde en pleine mutation confère à l'oeuvre de Caillebotte une modernité sans égale. On comprend aisément le succès tardif de son oeuvre. Il fallut donc que plusieurs décennies s'écoulent avant que l'oeil du public soit suffisamment éduqué pour appréhender, comme il se doit, un cadrage rétrécit. Caillebotte sut, bien avant certains, se focaliser sur les détails. Il observait ses contemporains avec une sorte de zoom optique et faisait rejaillir sur la toile les instants poétiques que l'on retrouve ça et là, disséminés dans notre quotidien.





     Ayant perdu, un à un les plus proches membres de sa famille, son père, son frère et sa mère, Caillebotte prend conscience de la fragilité de l'existence. Très tôt, il s'interroge sur ce qu'il va léguer. Sa fortune familiale lui a permis de pouvoir vivre de son art sans se soucier de vendre ses toiles pour subvenir à ses besoins. Autour de lui, nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à vivre pleinement de leurs talents d'artiste. Bien souvent, il leur vient en aide. Il semble s'être fixer pour mission de sauver ses amis peintres. Et c'est ainsi, qu'il honora les dettes de Pissarro ou qu'il payera le loyer de l'atelier de Monet.

      Ses amis lui vouent d'ailleurs une grande reconnaissance.

      "Je suis bien heureux d’avoir eu Caillebotte pour m’aider à passer ce pas de l’été, sans lui, mes ventes ne m’auraient certes pas sauvé du naufrage!" (lettre de Pissarro à Monet, 1883)

      Il connait l'envers du décor de la vie d'artiste. Il sait combien les places sont chères. Il y a plein de peintres talentueux, encore faut-il qu'ils trouvent un mécène susceptible de leur acheter leurs toiles ou promouvoir leurs oeuvres. Caillebotte ne peut se résoudre à voir disparaître l'oeuvre de tous ses amis. L'impressionnisme, il en est certain, est un courant pictural révolutionnaire. Incompris à son temps, ce mouvement artistique finira par s'imposer. Qu'importe que les grandes institutions ou que le grand public l'ignorent, un jour son heure de gloire viendra. En attendant, il veut protéger les oeuvres de ses amis en leur offrant la postérité. Il a alors l'idée de léguer à l'État français l'intégralité de sa collection, acquises, au fil du temps auprès de ses camarades d'atelier.


  • "Je donne à l’état la collection que je possède, mais comme je veux que ce don soit accepté et le soit de telle façon que ces tableaux aillent ni dans un grenier, ni dans un musée de province, mais bien au Luxembourg et plus tard au Louvre, il est nécessaire qu’il s’écoule un certain temps avant l’exécution de cette clause, jusqu’à ce que le public, je ne dis pas comprenne, mais admette cette peinture. Ce temps peut être de vingt ans ou plus; en attendant mon frère Martial, et, à défaut, un autre de mes héritiers, les conservera..."


      A sa mort en 1894, il fait de son frère Martial et de son ami Renoir, ses exécuteurs testamentaires. Tout deux reçoivent la lourde tâche d'accomplir les dernières volontés du peintre, mort brutalement l'année de ses 45 ans, d'une congestion cérébrale foudroyante. La collection qu'il a offert aux Musées nationaux est inestimable. Elle compte 65 ouvrages, dont 2 dessins de Millet, 7 pastels de Degas, 2 tableaux de Manet, 2 de Cézanne, 2 de Monet, 8 de Renoir, 6 de Pissarro et 7 de Sisley. D'abord embarrassé par ce leg inattendu et encombrant, l'État français finira, bon grè mal gré par l'accepter. On peut s'interroger sur l'aveuglement de tout un pays sur une collection qui aujourd'hui attire des millions de touristes. En leur temps, certain avait su voir le potentiel de ce leg fabuleux.

Voici ce qu'écrivit, Gaston Lesault, critique d'art, dans le Journal des Artistes du 10 juin 1894 :

  • "Le service immense qu’il rendit à l’art, en dotant notre pays des d’œuvres d’artistes d’aujourd’hui malgré des clabauderies, des coteries et des envieux, ne doit pas faire oublier qu’il fut lui-même un peintre vigoureux, un amoureux des clartés et des joies du plein-air... Caillebotte s’était voulu le plus humble du groupe d’amis qu’il chérissait et qu’il a glorifié par le don qu’il a fait : le public pourra se rendre compte qu’elle était la valeur et la sincérité de ce vrai peintre."

       Quant à ses amis, ils pleurent la disparition de leur grand protecteur et plus fidèle compagnon.

"Nous venons de perdre un ami sincère et dévoué... En voilà un que nous pouvons pleurer, il a été bon et généreux et, ce qui ne gâte rien, un peintre de talent!" écrivit Pissarro à son fils en apprenant le décès de celui à qui le mouvement impressionniste est si redevable. Gustave Caillebotte, le peintre-mécène qui a offert aux impressionniste une place d'honneur à la postérité.


















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